Pierre Rosanvallon

Pierre Rosanvallon © College de France / Editions du Seuil

© Collège de France
Editions du Seuil

Historien du modèle poli­tique fran­çais, Pierre Rosanvallon est pro­fes­seur au Collège de France et direc­teur d’études à l’EHESS. Ses recherches sur les muta­tions de la démo­cra­tie ont donné lieu à plu­sieurs publi­ca­tions, dont La Société des égaux (Gallimard, 2011). Son œuvre théo­rique abon­dante s’accompagne d’une volonté constante d’animer le débat public. En jan­vier 2014, il livre avec Le Parlement des invi­sibles (Seuil) le mani­feste d’un pro­jet lit­té­raire et citoyen, « Raconter la vie ». A tra­vers une col­lec­tion de livres, créée avec Pauline Peretz, et un site inter­net, il sou­haite don­ner la parole aux voix oubliées d’une société frag­men­tée, de plus en plus fon­dée sur le rejet de l’autre.

Extrait de Le Parlement des invi­sibles :
Une attente de recon­nais­san­ceLe pays ne se sent pas repré­senté. Les exis­tences les plus humbles et les plus dis­crètes sont certes les plus mani­fes­te­ment concer­nées. Mais le pro­blème est plus géné­ral et vaut pour toutes les com­po­santes de la société. La démo­cra­tie est minée par le carac­tère inau­dible de toutes les voix de faible ampleur, par la négli­gence des exis­tences ordi­naires, par le dédain des vies jugées sans relief, par l’absence de recon­nais­sance des ini­tia­tives lais­sées dans l’ombre. La situa­tion est alar­mante, car il en va à la fois de la dignité des indi­vi­dus et de la vita­lité de la démo­cra­tie. Vivre en société, c’est en effet au pre­mier chef voir son exis­tence appré­hen­dée dans sa vérité quo­ti­dienne. Des vies non racon­tées sont de fait des vies dimi­nuées, niées, impli­ci­te­ment mépri­sées. C’est une absence qui redouble la dureté des condi­tions de vie. Être invi­sible – puisque c’est de cela qu’il s’agit – a d’abord un coût pour les indi­vi­dus eux-mêmes. Car une vie lais­sée dans l’ombre est une vie qui n’existe pas, une vie qui ne compte pas. Être repré­senté, à l’inverse, c’est être rendu pré­sent aux autres, au sens propre du terme. C’est être pris en compte, être reconnu dans la vérité et la spé­ci­fi­cité de sa condi­tion. Ne pas être seule­ment ren­voyé à une masse indis­tincte ou à une caté­go­rie qui cari­ca­ture et obs­cur­cit la réa­lité dans une for­mule sonore, un pré­jugé ou une stig­ma­ti­sa­tion (la ban­lieue, les cités, les bobos, etc). L’aspiration à une société plus juste est donc insé­pa­rable aujourd’hui d’une attente de recon­nais­sance.
L’invisibilité a aussi un coût démo­cra­tique. Elle laisse en effet le champ libre au déve­lop­pe­ment d’un lan­gage poli­tique saturé d’abstractions, qui n’a plus prise sur le réel et s’enfonce dans l’idéologie, c’est-à-dire la consti­tu­tion de mondes magiques et fac­tices. L’invisibilité ali­mente ainsi le désen­chan­te­ment vis-à-vis du poli­tique. La ten­ta­tion est alors forte, pour les citoyens, de se lais­ser séduire par les mou­ve­ments anti­po­li­tiques et popu­listes qui pré­tendent être, eux, les authen­tiques porte-parole des sans-grade et les véri­tables défen­seurs de la liberté bafouée. Mais « le » peuple qui est alors invo­qué comme la figure res­tau­ra­trice de toutes ces absences, la vérité d’un monde inconnu des puis­sants, n’a que l’apparence d’un être de chair. Cet her­cule ver­bal n’est que l’expression d’impatiences et de ran­cœurs cumu­lées, la dési­gna­tion impé­rieuse d’une juste frus­tra­tion qu’il ne fait que redou­bler sans en don­ner l’explication. Il exprime des attentes et des rejets, dont il dis­sout les causes et les res­sorts pré­cis dans une pro­tes­ta­tion confuse et glo­ba­li­sée. L’invocation d’un peuple-un, indis­tinct, vise à conju­rer la mal-représentation, mais elle ne for­mule pas les condi­tions posi­tives d’une recon­nais­sance et d’une expres­sion plus fidèles du monde social. Elle se contente d’opposer, dans une rage sourde et impuis­sante, la masse oubliée à l’arrogance ou à l’indifférence sup­po­sée des dirigeants.
Le Parlement des invi­sibles, p.10–12

RENCONTRES
Dimanche 13 avril – 11 h
Maison du Tourisme
(Retransmission à la Bibliothèque
Centre-Ville)
SIGNATURE
Dédi­caces des auteurs ven­dredi,
samedi ou dimanche
sous le cha­pi­teau du Jar­din de ville
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
Le Parlement des invi­sibles
Seuil, 2014
La Société des égaux
Gallimard, 2011
Pour une his­toire concep­tuelle du poli­tique
Seuil, 2003
La Démocratie inache­vée.
Histoire de la sou­ve­rai­neté du peuple en France
Gallimard, 2000
Le Sacre du citoyen.
Histoire du suf­frage uni­ver­sel en France
Gallimard, 1992