Milena Michiko Flašar

Milena Michiko-Flasar © Susanne Schleyer / Michael J.Stephan

© Susanne Schleyer
/ Michael J.Stephan

Nouvelliste et roman­cière, Milena Michiko Flašar vit à Vienne (Autriche). Dans La Cravate (L’Olivier, 2013, trad. Olivier Mannoni), Taguchi Hiro raconte sa ren­contre avec Ohara Tetsu, dans un parc public japo­nais. Le jeune nar­ra­teur a décro­ché et passé deux ans reclus dans sa chambre. L’homme vient d’être licen­cié mais feint chaque jour d’aller au tra­vail. Le parc ouvre à ces deux exclus un espace de confi­dences : peu à peu, ils se livrent, se délestent du trop-plein des dou­leurs, se racontent leurs deuils et leurs renon­ce­ments. Récit d’une renais­sance, ce pre­mier roman rap­pelle avec grâce que « nous sommes for­cé­ment, cha­cun de nous, parents les uns des autres. »

Extrait de La Cravate :
17Un demi-mois s’écoula. Il appa­rais­sait chaque lundi, à neuf heures pré­cises, chaque mardi, mer­credi, jeudi et ven­dredi. Il n’était absent que le week-end. Alors il me man­quait. Je m’étais tel­le­ment habi­tué à sa pré­sence que le parc, en son absence, et ma propre pré­sence dans son enceinte me parais­saient en quelque sorte absurdes. Sans lui, qui me posait des ques­tions, j’étais un point d’interrogation dénué de fonc­tion. Se tenant là sur une feuille de papier blanc à ques­tion­ner le vide.
Une fois, en juin, c’était un ven­dredi nua­geux, il était tout juste en train de piquer du nez lorsque la bruine se mit à tom­ber. Il s’arracha d’un sur­saut au som­meil, se mit le jour­nal plié sur la tête tan­dis que moi, détenu en per­mis­sion, je dépliai mon para­pluie, ren­trai les jambes, m’accroupis entiè­re­ment sous ce toit pro­tec­teur. D’abord il y eut quelques gouttes, qui devinrent bien­tôt des cor­dons. Il ten­dit les mains dans la pluie, laissa tom­ber le jour­nal, ferma les yeux. Je vis l’eau s’accumuler dans ses mains. Il les avait jointes pour qu’elles forment une coupe. Flic, flac, elle l’éclaboussait. J’étais sur­pris. Aucun sala­ry­man ne s’expose de bon cœur à la pluie. Tout autour le parc était flou, délavé. Partout des gens qui fuyaient. Aucune per­sonne en bonne santé ne s’expose volon­tiers à la pluie. Lui, entiè­re­ment livré à elle, déjà trempé jusqu’aux os, il sem­blait ne pas connaître de plus grand bon­heur que d’être ainsi trempé. J’observai, fas­ciné, son visage heu­reux. Il ouvrit les yeux. Me regarda, à l’improviste, à tra­vers la pluie. Je bon­dis sur mes jambes. Je ne m’étais pas attendu à cela. À ce regard subit qui savait ma pré­sence. Je ne suis pas seul, y lisait-on, tu es là. Puis il ferma de nou­veau les yeux.La Cravate, p.27–28

RENCONTRES
Vendredi 11 avril – 11 h
(Rencontre en alle­mand)
Grenoble École de Management
Samedi 12 avril – 16 h
Petit Angle
Dimanche 13 avril – 16 h
Bibliothèque Centre-Ville
SIGNATURE
Dédi­caces des auteurs ven­dredi,
samedi ou dimanche
sous le cha­pi­teau du Jar­din de ville
BIBLIOGRAPHIE
La Cravate
L’Olivier, 2013 trad. Olivier Mannoni.