Mathieu Riboulet

Mathieu Riboulet © Bassouls

© Bassouls

Mathieu Riboulet vit et tra­vaille à Paris et dans la Creuse. Dans ses romans et récits,  l’expérience du corps – fron­tière et pas­sage — occupe une place cen­trale, depuis Un Sentiment océa­nique (Maurice Nadeau, 1996) jusqu’à L’Amant des morts (Verdier, 2008).  Creuset des émo­tions, le corps est au cœur de l’Histoire dans Les Œuvres de misé­ri­corde (Verdier, 2012, Prix Décembre), où le nar­ra­teur s’interroge sur la mémoire héri­tée de trois guerres et le poids des morts en lui. Dialoguant avec la pein­ture, le roman raconte un che­mi­ne­ment vers l’Autre, vers le Corps alle­mand, la beauté de l’écriture por­tant aux nues la part obs­cure d’un désir tou­jours hanté par la violence.

Extrait de Les Œuvres de misé­ri­corde :
Il y en eut un par an. Et pour cha­cun le son d’une cloche fêlée s’est perdu dans le soir, dans le grand vide des prés et le trop-plein des bois, dans les âmes épui­sées par la veille et l’espoir. Un par an, avec une régu­la­rité métro­no­mique, un soin maniaque, une atten­tion déta­chée, gla­ciale, la Patrie, comme on disait encore, avait pré­levé ce que d’évidence elle consi­dé­rait comme un dû, plus exi­geante encore que la Faucheuse, tou­jours à pinailler sur l’âge, la vita­lité, le cou­rage et la force quand l’autre pre­nait ce qui venait, comme ça venait, sans dis­tinc­tion de rang, de for­tune ni de sexe.Le pre­mier, tout le monde s’en sou­vient comme si c’était hier, et pour ces souvenirs-là ça res­tera hier jusqu’à la fin, Henriette était des­cen­due au jar­din bien tard, his­toire de ramas­ser trois ver­dures pour allon­ger la soupe, et remon­tait tenant serré sur sa taille son tablier râpé où elle avait niché la cueillette quand Emilie, sa sœur, l’a arrê­tée d’un coup. Pour lui dire que la mère à la ferme avait reçu une lettre, que la cloche du vil­lage son­ne­rait pour Louis, tout à l’heure, pas plus tard que quand elles se seraient mises à l’heure. Henriette a tré­bu­ché, souffle coupé, Emilie ravalé un san­glot déguisé en toux rauque. Elles n’étaient pas encore habi­tuées, à peine quelques semaines que le cham­bar­de­ment avait com­mencé, elles ne trem­blaient pas encore en voyant arri­ver le cour­rier comme elles ne tar­de­raient pas à le faire. Pour être hon­nête, quatre ans plus tard, quand le der­nier des gars y lais­se­rait son sang à son tour, per­sonne ne s’y était encore fait. Elles se sont pour­tant mises à table, et tout le reste de ce jour-là s’est bien fait comme il devait se faire, et les sui­vants aussi, le moyen d’y échap­per ? Comme si c’était hier, ces souvenirs-là se sont gra­vés dans les têtes avant de l’être dans le marbre, là-haut devant l’église, face au pano­rama tran­quille qui n’a jamais cillé, lui, en cinq ans de furie. Il y avait des femmes par­tout, dans tous les hameaux du can­ton, au vil­lage, c’était comme si elles sur­gis­saient du regard aveugle qu’on avait jusqu’alors posé sur elles, elles fai­saient tout ce qu’elles n’avaient encore jamais fait, et elles le fai­saient bien. La mère d’Henriette, par exemple, soixante ans pas­sés, était deve­nue fac­trice, elle sillon­nait les routes de la com­mune et se his­sait à bicy­clette tous les jours au som­met des col­lines, faut voir comme ça monte. A sa tête au début de la tour­née les gens savaient s’il y en avait une à dis­tri­buer ou pas. (…)
Les Œuvres de misé­ri­corde, p.22–23

RENCONTRES
Samedi 12 avril – 14 h
Petit Angle
Samedi 12 avril – 17 h 30
Maison de l’International
Dimanche 13 avril – 10 h 30
Petit Angle
SIGNATURE
Dédi­caces des auteurs ven­dredi,
samedi ou dimanche
sous le cha­pi­teau du Jar­din de ville
BIBLIOGRAPHIE
Les Œuvres de misé­ri­corde
Verdier, 2012
(Prix décembre)
Avec Bastien
Verdier, 2010
L’Amant des morts
Verdier, 2008
Deux larmes dans un peu d’eau
Gallimard, 2006, coll. L’Un et l’Autre
Le Corps des anges
Gallimard, 2005, coll. Blanche

One comment on “Mathieu Riboulet

  1. Laura Gonzalez

    Sept sont les œuvres de misé­ri­corde édic­tés par l’église, l’auteur s’empare d’elles pour les façon­ner à sa manière.
    Dans ce roman le per­son­nage prin­ci­pal nous amène en Allemagne à la décou­verte des corps alle­mands, un voyage sans pauses entre le pré­sent et le passé tra­gique de la deuxième guerre mon­diale. C’est un livre autant poé­tique que tor­ride, qui narre l’histoire d’un homme en quête d’amour et che­mine sur des traces d’une his­toire tra­gique dans le corps même de l’ennemi.

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