Marion Brunet

Marion Brunet - DR

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Édu­ca­trice spé­cia­li­sée, Marion Brunet tra­vaille auprès d’adolescents. Elle anime par ailleurs des ate­liers d’écriture au sein d’une com­pa­gnie théâ­trale. Frangine (Sarbacane, 2013) est son pre­mier roman. Joachim, le nar­ra­teur, et sa sœur Pauline, ont deux mères, Julie et Maryline : une situa­tion banale et heu­reuse pour cha­cun, mais qui vaut à la « fran­gine » plus fra­gile bles­sures et humi­lia­tions au sein du lycée. Comment faire face, seule ou à plu­sieurs, à l’intolérance ? Et com­ment bien vivre cer­tains autres émois ? Le roman ne se contente pas d’être un plai­doyer contre les pré­ju­gés, il témoigne aussi par la voix de Joachim des heurts et bon­heurs de la vie adolescente.

Extrait de Frangine :
BASTON (SOUVENIR DE MES NEUF ANS)J’ai du sang séché autour du nez et la pom­mette droite qui brûle. Mon adver­saire n’est pas beau­coup plus beau. On est tous les deux dans le bureau de la direc­trice. Nos parents ont été pré­ve­nus. On se regarde par en des­sous, les yeux satu­rés de colère sous nos franges en bataille.
Les parents de Rémi arrivent en pre­mier. Ils veulent savoir ce qui s’est passé. La direc­trice leur dit qu’elle sou­haite attendre mes parents pour racon­ter. Ils ont l’air furieux, ils disent à Rémi de par­ler, la direc­trice répète qu’elle sou­haite attendre la pré­sence de tous les parents pour com­men­cer la dis­cus­sion. Maman et Maline entrent. Je n’ose pas lever les yeux vers elles. Elles s’assoient. On est assez nom­breux du coup, sept per­sonnes dans le petit bureau de la direc­trice. Les parents de Rémi observent mes mères d’un air intri­gué. La direc­trice demande à Rémi sa ver­sion des faits. Il raconte :
– On s’est bat­tus. Mais c’est Joachim qui a com­mencé.
– C’est vrai, Joachim ? me demande la direc­trice.
– Oui, mais il m’avait insulté.
– Tu sais que ce n’est pas une rai­son pour frap­per. La vio­lence est inter­dite ici.
Il m’a traité de pédé et il a dit que ma mère c’est une sale gouine !
J’ai mal en pro­non­çant ces mots. J’ai envie de pleu­rer mais je ne pleure pas, hors de ques­tion de me mettre à chia­ler comme un bébé, devant Rémi, devant mes mères.
J’entends le grand silence qui suit. Le malaise est pal­pable. Je sais que je balance, mais je m’en fous. Je veux que mes mères sachent. J’ai besoin qu’elles l’entendent, sale gouine, sale gouine, ça résonne encore après l’avoir dit, sale gouine, qu’elles entendent ce que moi j’entends dans la bouche de Rémi depuis plu­sieurs jours. La haine qui tra­verse les mots, le mépris. Et cette insulte en forme de constat : si ma mère est gouine, je suis pédé. C’est comme si j’avais besoin de leur faire un peu mal, de véri­fier aussi qu’elles sont solides.
Au bout du grand silence, il y a plu­sieurs choses qui se passent en même temps. Maman pose sa main sur mon épaule ; le père de Rémi demande :
– Pourquoi son père n’est pas pré­sent ?
Maline se redresse, éner­vée :
– C’est tout ce que vous trou­vez à dire après avoir entendu mon fils ?
La direc­trice prend sa tête dans ses mains. Elle prend sa grosse voix et exige le silence. Le père de Rémi l’ignore.
– Ce qu’a dit mon fils est vrai ou pas ?
– Comment ? Je ne com­prends pas votre ques­tion.
Maman est atter­rée, et je sens poindre la colère, dans la façon dont sa main se crispe sur mon épaule. Mais elle reste calme, en appa­rence. Elle sou­tient le regard du père de Rémi.
– Votre ques­tion, c’est bien de savoir si je suis une sale gouine ?
La direc­trice les coupe tous les deux.
– Stop. On arrête. Tout le monde se tait.Frangine, p.41–42-43

RENCONTRES
Dimanche 13 avril – 14 h
École du Jardin de Ville
SIGNATURE
Dédi­caces des auteurs ven­dredi,
samedi ou dimanche
sous le cha­pi­teau du Jar­din de ville
BIBLIOGRAPHIE
L’Ogre au pull vert mou­tarde
Sarbacane, 2014
Frangine, Sarbacane
2013, col­lec­tion Exprim’