Loïc Merle

Loïc Merle - DR

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Loïc Merle ensei­gnait l’histoire-géographie à Argenteuil, en 2005, lors des évé­ne­ments qui mirent le feu aux ban­lieues. C’est de cette colère qu’est nourri son pre­mier roman L’Esprit de l’ivresse (Actes Sud, 2013). Au début de cette fable tra­gique, un vieil immi­gré épuisé tra­verse à la tom­bée de la nuit la cité des Iris. Presque arrivé chez lui, l’homme s’écroule lors d’un contrôle poli­cier, et sa mort sonne le début de l’ivresse col­lec­tive. D’abord limi­tée au quar­tier, l’émeute gagne le pays et bou­le­verse les des­tins. L’écriture cho­ré­gra­phique et hou­leuse de l’auteur trans­cende un fait divers en une fresque où se lisent tous les maux d’une société qui se rêve mal­gré tout un futur.

Extrait de L’Esprit de l’ivresse :
À moi, en voyance, m’était venu vers la fin de l’enfance un goût pour la cendre, et l’envie de brû­ler tout ce qui sui­vrait, par pré­cau­tion : l’école, les tests, les stages, la pré­ca­rité… Le sexe obli­ga­toire, le tri­mard obligatoire…La suite des bureaux et des pièces car­rées, les entrées, les sor­ties, les rap­ports, la comp­ta­bi­lité… Les nœuds des rela­tions, et les enfants, et les para­sites.… La gamelle trois à quatre fois par jour, et l’interminable diges­tion… Le pas­sage des modes… Le retour des modes… Et la retraite fleu­rie… La contem­pla­tion vitreuse du goutte à goutte… Et pour finir, la gifle de la terre sur le ventre du cer­cueil… C’était insup­por­table, d’envisager ce défilé com­plet, brun, de fixer pen­dant tant d’années les marques de la place à laquelle je devais sage­ment res­ter… Alors, j’ai pris sur moi de ral­lier direc­te­ment le terme pro­bable, la sagesse et la tran­quillité et l’inutilité abso­lue du der­nier âge.
Et voilà qu’on vient me trou­ver, on me déterre et on me secoue, on m’interroge : c’était com­ment, ce rac­courci, cette tra­ver­sée de la vie à tom­beau ouvert ?…
Mais : je crois que la mémoire me manque pour dire bien, et la pro­fon­deur, et la gra­vité, et un souffle capable de mon­ter en flèche vers les clar­tés de la pen­sée pour s’y épa­nouir, un souffle tonique qui pour­rait res­ti­tuer les gens morts, les choses ache­vées, les cor­ri­ge­rait un peu et peut-être les ren­drait plus inté­res­santes, remar­quables – par accord, je suis d’avance excu­sée. Et si on consi­dère que ce n’est pas moi qui parle ici, pas vrai­ment, si on n’oublie pas que c’est une part minus­cule de mon esprit qui s’impose et res­ti­tue un passé tel­le­ment loin­tain et déformé que je ne le recon­nais pas moi-même, alors je dirais ceci : C’était la fin des jours anciens, décom­po­si­tion dont les relents mas­quaient toutes les odeurs per­son­nelles, tous les par­fums… Les gangs, les clo­chards avaient dis­paru, et on pou­vait être seul, res­ter seul, quand bien même rien de ce qui valait ne se fai­sait seul… Que puis-je dire d’autre, sinon que c’était vivant ; ça bruis­sait de par­tout ; on espé­rait pour de bon, on espé­rait une grande tem­pête, sur­tout la nuit, les émeutes s’étaient éteintes, la Grande Marche étaient par­ve­nues à des­ti­na­tion et les rêves se sen­taient libres de rem­plir l’espace – après quelques semaines seule­ment, la Grande Révolte sem­blait ache­vée. Et moi, je ne sen­tais plus mes jambes, en des­cen­dant les esca­liers du métro, ni mon dos ni mes fesses ni rien du tout, dégrin­go­lant vite et plus vite que ça encore, parce que je redou­tais tou­jours d’être reprise – il y avait là des cou­rants d’air qui res­sem­blaient à des vents, des vents qui res­sem­blaient à des encou­ra­ge­ments, c’était une époque de tra­ves­tis­se­ment…L’Esprit de l’ivresse, p.83–84

RENCONTRES
Samedi 12 avril – 10 h 30
Petit Angle
Samedi 12 avril – 16 h
Maison de l’International
SIGNATURE
Dédi­caces des auteurs ven­dredi,
samedi ou dimanche
sous le cha­pi­teau du Jar­din de ville
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
L’Esprit de l’ivresse
Actes Sud, 2013