Judith Perrignon

Judith Perrignon © F. Mantovani /Stock

© F. Mantovani /Stock

Journaliste et roman­cière, Judith Perrignon col­la­bore au maga­zine M du Monde et à la revue XXI. Elle est l’auteure d’ouvrages écrits à deux, dont L’Intranquille (L’Iconoclaste, 2009), avec le peintre Gérard Garouste. Son roman Les Chagrins (Stock, 2010) orches­trait plu­sieurs visions de la figure d’Héléna, jeune femme condam­née pour bra­quage et emmu­rée dans son silence. Les Faibles et les forts (Stock, 2013) s’inspire du drame d’une famille noire en Lousiane, la noyade en 2010 de six ado­les­cents dans une rivière. Les voix croi­sées des per­son­nages disent la peur ins­crite dans les corps et font écho à la vio­lence de la ségré­ga­tion des années 50, quand l’accès aux pis­cines était inter­dit aux Noirs.

Extrait de Les Faibles et les forts :
Les voilà ! Howard, Will et tous les autres sont au bord de l’eau main­te­nant, le corps ruis­se­lant. Ils sont pas­sés sous la douche, un gar­dien leur a ordonné d’y res­ter, de s’y frot­ter long­temps pour être sûr qu’ils soient propres. Howard tient ses deux bras croi­sés devant lui comme s’ils l’encombraient, Will, les mains sur les hanches, a l’air plus sûr de lui. Un maître-nageur les fait recu­ler contre l’enceinte et leur montre l’endroit dans l’eau qui leur est réservé, ils ne devront pas fran­chir la limite. Il le répète plu­sieurs fois en criant. Mary Lee entend dis­tinc­te­ment ce qu’il dit. L’autre maître-nageur, assis sur sa chaise haute sous un para­sol, res­semble main­te­nant à un juge de ligne.
Ils avancent dou­ce­ment. Il est 14 h 25. Mary Lee fixe son frère, elle n’est plus jalouse du tout, Vas-y, Howard, disent ses lèvres en silence. Elle devine com­bien c’est dur pour lui d’être là alors que tout le monde vou­drait qu’il n’y soit pas. Il met les pieds dans l’eau, fait quelques pas, entre jusqu’à la taille, il sou­rit, les autres aussi, puis ils rient tout en se regar­dant pour véri­fier qu’ils sont ensemble, en mesure, c’est ner­veux mais c’est aussi la joie. Même leur regard ne va pas au-delà de la limite, ne pas voir les jeunes Blancs en face qui les observent et en oublient de s’amuser, les gens dehors qui se pressent contre la clô­ture, le gar­dien qui brûle de punir, d’ordonner la sor­tie, le sif­flet brillant entre ses dents. Ils ne s’éclaboussent pas non plus, ils ne débor­de­ront pas, ils s’accroupissent, clignent des yeux, piqués par l’eau et le soleil. Et puis pro­gres­si­ve­ment on dirait que des res­sorts leur poussent sous les pieds, leurs muscles de jeunes hommes se contractent, Will le pre­mier se bouche le nez et met la tête sous l’eau, il en jaillit telle une flèche, Howard rit et l’imite, l’eau s’écoule entre ses dents blanches. Bientôt ses bras tentent un mau­vais crawl, alors Mary Lee est jalouse à nou­veau, son frère ne sait pas nager, les autres non plus d’ailleurs, leurs mains mou­linent dans le vide, leurs jambes res­tent au fond. Elle le dira à ses parents, Mary Lee, c’est sans risque, sans dan­ger, per­sonne ne sait nager, elle ira défier sa mère ou sup­plier son père, elle ne sait pas encore. Le plai­sir d’Howard la rend heu­reuse et furieuse en même temps, elle le regarde fixe­ment, elle sait quelle vic­toire signi­fie sa pré­sence dans l’eau et non plus sur la branche à côté d’elle, Mais moi ! Moi ! crie-t-elle à l’intérieur de sa tête. Les mots vont et viennent, comme les vagues dans la pis­cine, comme les voix au pied de l’arbre, elles sont de plus en plus nom­breuses, de plus en plus viru­lentes, Howard aussi les entend, c’est sûr, il sou­rit encore, mais il les entend.
– Sortez de là, cafards !
Le pre­mier cri a fusé contre le grillage. Howard, Will et les autres ont tourné la tête. Mary Lee s’est recro­que­villée dans l’arbre. Dans l’eau, les sou­rires ont brus­que­ment changé de côté mais sans relayer les cris, ils sont nus dans leur cale­çon, ils trempent, ils mol­lissent, il faut un habit au com­bat, quelque chose qui per­mette d’avoir l’air. C’est dehors que la viri­lité demande à s’exercer, ils sont deux cents main­te­nant contre la clô­ture, ils ont l’âge d’Howard pour la plu­part, parmi eux quelques adultes qui les échauffent et les poussent à crier plus fort. Bientôt des pro­jec­tiles tombent côté pis­cine, des pierres mais aussi des bou­lons trou­vés on ne sait où, pré­pa­rés dès le matin avec les maillots de bain quand la radio a annoncé la nou­velle.
Les Faibles et les forts, p.94–97 :

RENCONTRES
Mercredi 9 avril – 20 h
Librairie Chemain (Voiron)
Vendredi 11 avril – 18 h
Bibliothèque Barnave (St-Égrève)
Samedi 12 avril – 10 h 30
Bibliothèque Eaux-Claires Mistral
Samedi 12 avril – 14 h 30
Salle Juliet-Berto
Dimanche 13 avril – 10 h 30
Petit Angle
SIGNATURE
Dédi­caces des auteurs ven­dredi,
samedi ou dimanche
sous le cha­pi­teau du Jar­din de ville
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
Les Faibles et les forts
Stock, 2013
N’oubliez pas que je joue
L’Iconoclaste, 2012, avec Sonia Rykiel
Les Yeux de Lira
Les Arènes, 2011, avec Eva Joly.
Les Chagrins
Stock, 2010
C’était mon frère… Théo et Vincent Van Gogh
L’Iconoclaste, 2006

One comment on “Judith Perrignon

  1. Oriane B

    L’auteure se base sur un fait divers en appa­rence inco­hé­rent.
    En remon­tant à sa source, nous décou­vrons avec hor­reur qu’il s’agit d’un cas parmi tant d’autres. Des faibles et des forts, nous prend à témoin en racon­tant une des façons dont la ségré­ga­tion raciale a impac­tée des géné­ra­tions de noirs amé­ri­cains. Au point de trans­for­mer un drame fami­lial actuel, en sta­tis­tiques logiques et claires comme de l’eau de roche. Une tra­gé­die à l’heure où l’on tente d’effacer les dis­cri­mi­na­tions raciales.
    Un récit poi­gnant à la chute inattendue.

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