Jean-Philippe Toussaint

Jean-Philippe Toussaint © Roland Allard

© Roland Allard

Écri­vain, cinéaste et plas­ti­cien, Jean-Philippe Toussaint est l’auteur de récits et romans parus aux édi­tions de Minuit, depuis La Salle de bains (1985) jusqu’à Fuir (2005, prix Médicis) et Nue (2013). Ce der­nier livre clôt le cycle consa­cré au per­son­nage de Marie, artiste de la haute cou­ture et amante du nar­ra­teur. On retrouve l’univers flot­tant et iro­nique, la fas­ci­na­tion pour les lieux contem­po­rains et le goût du détail qui marquent l’œuvre de l’auteur. Ultime épi­sode d’une rup­ture riche d’ambiguïtés, Nue revient sur les lieux et les émo­tions pour dire l’insaisissable des êtres, entre soli­tude et gra­vi­ta­tion amoureuse.

Extrait de Nue :
En dehors du côté spec­ta­cu­laire de cer­taines des robes créées par Marie dans le passé — la robe en sor­bet, la robe en caly­co­tome et roma­rin, la robe en gor­gone de mer que paraient des col­liers d’oursins et des boucles d’oreilles de Vénus —, Marie s’aventurait par­fois, en marge de la mode, sur un ter­rain expé­ri­men­tal proche des expé­riences les plus radi­cales de l’art contem­po­rain. Menant une réflexion théo­rique sur l’idée même de haute cou­ture, elle était reve­nue au sens pre­mier du mot cou­ture, comme assem­blage de tis­sus par dif­fé­rentes tech­niques, le point, le bâti, l’agrafe ou le rac­cord, qui per­mettent d’assembler des étoffes sur le corps des modèles, de les unir à la peau et de les relier entre elles, pour pré­sen­ter cette année à Tokyo une robe de haute cou­ture sans cou­ture. Avec la robe en miel, Marie inven­tait la robe sans attaches, qui tenait toute seule sur le corps du modèle, une robe en lévi­ta­tion, légère, fluide, fon­dante, len­te­ment liquide et siru­peuse, en ape­san­teur dans l’espace et au plus près du corps du modèle, puisque le corps du modèle était la robe elle-même.La robe en miel avait été pré­sen­tée pour la pre­mière fois au Spiral de Tokyo. C’était le point d’orgue de la der­nière col­lec­tion automne-hiver de Marie. À la fin du défilé, l’ultime man­ne­quin sur­gis­sait des cou­lisses, vêtue de cette robe d’ambre et de lumière, comme si son corps avait été plongé inté­gra­le­ment dans un pot de miel déme­suré avant d’entrer en scène. Nue et en miel, ruis­se­lante, elle s’avançait ainsi sur le podium en se déhan­chant au rythme d’une musique caden­cée, les talons hauts, sou­riante, sui­vie d’un essaim d’abeilles qui lui fai­sait cor­tège en bour­don­nant en sus­pen­sion dans l’air, aimanté par le miel, tel un nuage allongé et abs­trait d’insectes vrom­bis­sants qui accom­pa­gnaient sa parade et tour­naient avec elle à l’extrémité du podium dans une embar­dée vire­vol­tante, comme une pro­jec­tion d’écharpe éche­ve­lée, sinueuse et vivante, grouillante d’hyménoptères qu’elle empor­tait dans son sillage au moment de quit­ter la scène.
Nue, p.11–12

RENCONTRES
Jeudi 10 avril – 17 h 30
Université Stendhal – Amphi 9
Jeudi 10 avril – 20 h
Salle Juliet-Berto
Vendredi 11 avril – 18 h 30
Salle Juliet-Berto
SIGNATURE
Dédi­caces des auteurs ven­dredi,
samedi ou dimanche
sous le cha­pi­teau du Jar­din de ville
BIBLIOGRAPHIE
Nue
Minuit, 2013
La Vérité sur Marie
Minuit, 2009
Fuir
Minuit, 2005
(Prix Médicis)
Faire l’amour
Minuit, 2002
La Télévision
Minuit, 1997
La Salle de bains
Minuit, 1985