Chantal Thomas

Chantal Thomas © Ulf Andersen

© Ulf Andersen

Directrice de recherche au CNRS, essayiste et roman­cière, Chantal Thomas s’est pas­sion­née très tôt pour le XVIIIe siècle. Elle a reçu le prix Fémina pour Les Adieux à la reine (Seuil, 2002), évo­ca­tion minu­tieuse de Marie-Antoinette et sa cour à l’aube de la Révolution. L’Échange des prin­cesses (Seuil, 2013) met en lumière un épi­sode oublié de la Régence. Philippe d’Orléans décide de conso­li­der l’alliance franco-espagnole par un double mariage : celui d’une très jeune infante avec Louis XV, celui de sa propre fille avec le futur roi d’Espagne. Le roman suit au plus près le quo­ti­dien et la para­doxale soli­tude des deux fillettes en pays étran­ger, à la fois véné­rées et objets d’une trac­ta­tion cynique.

Extrait de L’Échange des prin­cesses :
La Palatine veut faire connaître les bois à l’infante, elle tient à lui faire sen­tir la supé­rio­rité de la nature sur les plus beaux jar­dins du monde. Elle fait arrê­ter le car­rosse dans un lieu cou­vert de mousse. Madame et l’enfant se pro­mènent tout dou­ce­ment le long d’un sen­tier strié de lumière. Elles se penchent sur un par­terre de vio­lettes sau­vages. La petite fille, accrou­pie, les cueille une à une, met le nez dans leur cœur jaune d’or, explore l’infime entre­lacs de la mousse, caresse sa dou­ceur de velours. Elle découvre une autre forêt à l’intérieur de la forêt, une forêt à la mesure des papillons et des four­mis – une forêt à sa mesure à elle. La Palatine lui déclare : « J’aime mieux voir la terre et les arbres que les plus magni­fiques palais, et je pré­fère cent fois un pota­ger aux parcs ornés de marbre et de jets d’eaux. Quoi de plus beau qu’une prai­rie, quoi de plus émou­vant que les fleurs des champs ? Ce qui est natu­rel exalte, donne de l’énergie et des idées. » Elles cueillent de pleines bras­sées de mar­gue­rites. L’infante s’allonge dans l’herbe, effleure les joues ridées de Madame avec des bou­tons d’or.
C’est sa leçon de fleurs des champs, sa leçon de vérité. Peu après l’infante a ce geste sur­pre­nant, que rap­porte la Palatine : « La chère enfant posa sa pou­pée et cou­rut les bras ouverts à ma ren­contre, me mon­tra sa pou­pée et me dit en riant : « Je dis à tout le monde que cette pou­pée est mon fils, mais à vous, Madame, je veux bien dire que ce n’est qu’un enfant de cire. » (26 avril).

La Palatine se rend sou­vent au Louvre ; l’infante, de son côté, aime lui rendre visite au Palais-Royal. Dans son salon coha­bitent huit épa­gneuls (dont Reine incon­nue, mère de l’irremplaçable Titi, est la favo­rite), un canari et un per­ro­quet qui crie chaque fois que quelqu’un entre et va pour faire sa révé­rence à la maî­tresse de mai­son : « Donne ta patte. » L’infante rit tel­le­ment qu’elle en a mal au ventre.
Un jour, la prin­cesse lui fait la sur­prise de la faire entrer dans son cabi­net de curio­si­tés. Il est rem­pli de planches de papillons, de pierres, de vipères dans des bocaux, de micro­scopes, de lunettes pour obser­ver les étoiles et les éclipses du soleil, de corail en arbris­seaux, d’éponges géantes, d’un crâne d’éléphant, d’un groupe d’autruches empaillées… La petite fille va d’une bizar­re­rie à l’autre. La Palatine, un peu plus tard, lui demande ce qu’elle a pré­féré.
« Toi, madame. »

L’Échange des prin­cesses, p.137–138

RENCONTRES

SIGNATURE
Dédi­caces des auteurs ven­dredi,
samedi ou dimanche
sous le cha­pi­teau du Jar­din de ville
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
L’Echange des prin­cesses
Seuil, 2013
L’Esprit de conver­sa­tion
Seuil, 2011, essai
Le Testament d’Olympe
Seuil, 2010, roman
Thomas Bernhard, le bri­seur de silence
essai, Seuil, 2006
Les Adieux à la reine
Seuil, 2002
Comment sup­por­ter sa liberté
Payot, 1998