Céline Minard

Céline Minard © Elizabeth Carecchio

© Elizabeth Carecchio

Céline Minard explore dans cha­cun de ses romans à la fois une langue et un monde sin­gu­liers, glis­sant d’un genre à l’autre, don­nant de la voix à tra­vers ses per­son­nages. So long, Luise (Denoël, 2013) voit ainsi sur­gir des der­niers jours d’une vieille roman­cière un mono­logue tes­ta­men­taire, sen­suel et sub­ver­sif. Changement de décor avec  Faillir être flin­gué (Rivages, 2013), un roman-western où l’auteure avance armée de cli­chés et les déjoue éner­gi­que­ment. Tenancière de saloon, pion­niers auda­cieux, voleur de che­vaux, musi­cienne soliste et Indienne fur­tive : après avoir tra­versé la plaine sau­vage, ses per­son­nages conver­gents vers la ville où ils pour­raient bien finir par faire société.

Extrait de
Faillir être flin­gué :
Josh tra­vaillait depuis l’aube sur la char­pente de Pat qui avait décidé d’agrandir sa bou­che­rie, et son épaule com­men­çait à se rap­pe­ler à lui. Il n’aurait pas cra­ché sur un petit whisky car il avait remar­qué l’effet immé­diat qu’avait cet alcool sur les muscles contrac­tés. Silas le bar­bier l’avait beau­coup encou­ragé à en prendre au début de sa conva­les­cence et Josh avait appris assez vite à y trou­ver du plai­sir. Même s’il avait fait figure de débu­tant auprès de son oncle le jour où ils avaient fêté leurs retrou­vailles avec son père, et Zeb et fina­le­ment, Bird Boisverd.
Il devait être près de midi au soleil. Il fai­sait bon, le der­nier client venait de sor­tir de la tente de McPherson « Équi­pe­ment Général des Particuliers » et Jeffrey l’inviterait sans doute à boire un verre avant de déjeu­ner.
Josh ne savait pas vrai­ment ce qui s’était passé dans la prai­rie après qu’il les eut quit­tés en fon­çant, la mort dans l’âme, sur un vil­lage indien où il n’avait pas d’ennemi, mais il avait dû s’en pas­ser pas mal parce que l’un comme l’autre, son père et son oncle, il les trou­vait chan­gés. À moins que la dis­pa­ri­tion de leur mère qui avait tant pesé sur leur des­tin n’agît comme une sorte de libé­ra­tion. Josh s’était long­temps refusé à pen­ser ce genre de chose mais c’était néan­moins une hypo­thèse pos­sible. Probable, aurait dit Zébulon qui avait l’air d’en savoir long sur de nom­breux sujets. Quoi qu’il en soit, Josh avait failli ne pas les recon­naître lorsqu’ils étaient entrés en ville, tel­le­ment leur indi­gence, au pre­mier abord, lui avait sauté aux yeux, et, un peu plus tard, leur rapi­dité de déci­sion. Ils avaient été les­si­vés jusqu’à l’os par l’orage qui avait pro­vo­qué la der­nière crue, mais ils avaient fait défi­ler comme des princes les deux bœufs blancs dont ils étaient si fiers et qui consti­tuaient leur ultime bien. Josh les avait regar­dés depuis la bar­rière du cor­ral sur laquelle il était appuyé. Et ils avaient eu le temps de remon­ter la rue jusqu’à l’armurerie avant qu’il par­vienne à les iden­ti­fier. Jeff n’avait plus autant de ventre, Brad avait les che­vaux aux épaules, presque com­plè­te­ment blancs. Ils por­taient tous les deux des barbes dans les­quelles per­sonne n’auraient été sur­pris de trou­ver des sou­ris. Et leurs vête­ments pen­daient comme sur deux épou­van­tails. Depuis qu’il était en mesure de sor­tir prendre l’air, Josh avait vu bien des gaba­rits pas­ser dans la rue, et par­fois d’exemplaires, en beu­ve­rie, en saleté, mais à ces deux-là, il avait donné l’avantage. Peut-être parce que leurs bœufs, pré­ci­sé­ment, étaient par contraste si bien soi­gnés. Puissants, bros­sés, le poil lui­sant, l’œil noir et vif, ils avaient par­couru le ter­ri­toire avec la conscience affi­chée, suf­fi­sante, de leur propre force. Chacun de leurs sabots avait paru se poser sur leur domaine per­son­nel, inalié­nable. Et cha­cun des pas des deux hommes en gue­nilles avaient été une ten­ta­tive pour les imi­ter.
Ils étaient venus sur lui en droite ligne, car ils l’avaient immé­dia­te­ment reconnu à sa façon de peser sur la bar­rière, déhan­ché, un pied levé sur la planche du milieu. Ne pas pres­ser le pas en cet ins­tant avait été leur façon de dire qu’ils n’avaient jamais douté de le retrou­ver vivant. Josh y avait repensé pen­dant la nuit qui avait suivi leurs retrou­vailles, tan­dis que le whisky, après l’avoir assommé, l’avait main­tenu à contre­temps, obs­ti­né­ment, réveillé, il y avait repensé et il en avait été ému.
Faillir être flin­gué, p.168–170

RENCONTRES
Jeudi 10 avril – 18 h 30
CNAC – Le Magasin
Vendredi 11 avril – 14 h 30
Bibliothèque Centre-Ville
Samedi 12 avril – 16 h
Salle Juliet-Berto
SIGNATURE
Dédi­caces des auteurs ven­dredi,
samedi ou dimanche
sous le cha­pi­teau du Jar­din de ville
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
Faillir être flin­gué
Rivages, 2013
So long, Luise
Denoël, 2013
Les Ales
Cambourakis, 2011
avec scom­paro
Olimpia
Denoël, 2010
Bastard bat­tle
Léo Scheer, 2008

One comment on “Céline Minard

  1. viossat

    Le jeudi 10 avril, le rendez-vous se tenait à la Librairie café du Magasin (Centre National d’Art
    Contemporain de Grenoble). Durant une heure et demie, Céline Minard, roman­cière, ainsi que
    scom­paro, plas­ti­cienne, nous ont dévoilé un peu de leur tra­vail col­la­bo­ra­tif sous l’aspect d’une
    chro­no­lo­gie. A tour de rôle, les deux artistes ont raconté à leur manière leur point de vue sur
    leurs 6 col­la­bo­ra­tions. Ce qui est remar­quable, ce que leurs domaines res­pec­tifs pour­tant bien
    dif­fé­rents, arrivent cepen­dant à coha­bi­ter. Chacune arrive à se dis­tin­guer dans un mélange
    sur­pre­nant d’art et de lit­té­ra­ture, à l’image de leur der­nière col­la­bo­ra­tion : Les Ales, publié
    sous Cabourakis. Roman fait de mots et d’images, c’est une oeuvre aty­pique appar­te­nant
    autant à la lit­té­ra­ture qu’à l’art contem­po­rain, à la fois réel ovni lit­té­raire mais aussi fresque
    plas­tique.
    Au final, cette ren­contre s’inscrit par­fai­te­ment bien dans le thème de ce Printemps des
    Poètes, « Seul et ensemble ». Chacune des 6 col­la­bo­ra­tions apportent un regard dif­fé­rent sur
    le tra­vail d’écriture de Céline Minard mais éga­le­ment sur celui de la plas­ti­cienne scom­paro. Les
    deux artistes, seule dans leur dis­ci­pline, se subliment en tra­vaillant ensemble. Elles y
    trouvent un inté­rêt com­mun. Céline Minard dit elle même : « ça me donne une nou­velle façon
    d’écrire, il y a un véri­table enri­chis­se­ment à tra­vailler à deux ». A elles deux, elles créent un
    nou­vel art : ni objet, ni roman, homo­gène visuel­le­ment mais sans fron­tières visibles, qu’elles
    n’auraient pas pu faire seules. C’est donc dans ces ren­contres artis­tiques, que le tra­vail
    col­la­bo­ra­tif prend toute sa dimen­sion.
    AM

Les commentaires sont fermés.