Cédric Bonfils

Cédric Bonfils © DR

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Formé à l’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre de Lyon, Cédric Bonfils écrit du théâtre et des nou­velles. Il anime des ate­liers d’écriture et col­la­bore à divers pro­jets artis­tiques. Courtes et intenses, ses pièces mettent en scène des vies ordi­naires lézar­dées par l’isolement ou la vio­lence, comme dans Votre regard (Alna, 2013), où un homme sans-papiers s’adresse à une femme silen­cieuse. Je dirai seule­ment tout (Alna, 2013) confronte la parole d’un « inter­ro­ga­teur » à celle d’un gar­dien, dans le lycée de Nonville où un jeune est mort. De l’échange tendu naissent peu à peu des véri­tés qui éclairent un monde figé dans ses soli­tudes et ses certitudes.

Extrait de Je dirai seule­ment tout :
L’interrogateur.- Vous avez trouvé le mort ? Le gar­dien.- Je ne com­prends pas.L’interrogateur.- C’est bien vous ? Le gar­dien.- Je l’ai vu. L’interrogateur.- C’est ce que je dis. Le gar­dien.- Vous dites que je l’ai trouvé. L’interrogateur.- Vous ne vou­lez pas dire que c’est vous ?

Le gar­dien.- J’ai pas dit –

L’interrogateur.- Si c’est vous ?

Le gar­dien.- Je veux bien –

L’interrogateur.- Est-ce que c’est vous ?

Le gar­dien.- Je peux dire –

L’interrogateur.- Vous vou­lez bien ?

Le gar­dien.- Que je l’ai vu, oui. Mais pas que je l’ai trouvé.

L’interrogateur.- Vous ne vou­lez pas. Mais à quoi bon ? Si c’est vous ? C’est vous c’est pas grave c’est seule­ment vous –

Le gar­dien.- Je l’ai vu. D’accord. D’accord ? Vu.

L’interrogateur.- C’est bien.

Le gar­dien.- Vous dites seule­ment moi mais com­ment vous le savez ? Quelqu’un l’a sûre­ment vu avant mais on n’a rien dit.

L’interrogateur.- Puisqu’on ne sait pas par­lons de vous. De ce que vous avez vu. Vous savez. J’ai pas entendu grand-chose jusqu’à pré­sent. On est méfiant. Tout le monde est très méfiant. Ça com­plique. On n’avance pas. C’est com­pli­qué c’est pénible. C’est très pénible tous ces gens – ils sont tous très méfiants. Mais ça peut être bien plus simple.

Le gar­dien.- C’est très simple. Je l’ai vu – que vu.

L’interrogateur.- J’ai com­pris. Mais dites-moi où vous l’avez trouvé.

Le gar­dien.- Je parie que pour vous elle n’est pas épaisse la dif­fé­rence. Entre trou­ver un mort et tuer un type. Et puis vous savez où je l’ai trouvé puisqu’il y est resté.

L’interrogateur.- Je vous ai demandé si vous l’aviez tué ? (Un temps) Seulement si vous l’avez vu. C’est bien vous qui avez prévenu.

Le gar­dien.- C’est moi. Mais c’est pas impor­tant qui a prévenu.

L’interrogateur.- C’est très important.

Le gar­dien.- J’aurais pas dû.

L’interrogateur.- Vous regrettez ?

Le gar­dien.- Quelqu’un d’autre l’aurait vu –

L’interrogateur.- Mais quand ? Qui serait allé au centre avant vous ou après ?

Le gar­dien.- Les femmes de ser­vice. Elles font le ménage le soir.

L’interrogateur.- Les femmes de service.

Le gar­dien.- Mais elles étaient par­ties quand je suis arrivé.

L’interrogateur.- Vous pensez –

Le gar­dien.- Ça fai­saient un moment qu’elles étaient parties.

L’interrogateur.- Elles pourraient –

Le gar­dien.- Elles ne traînent pas.

L’interrogateur.- Le temps de papo­ter, de fumer une ciga­rette, et puis il est là –

Le gar­dien.- Elles ne fument pas. Christiane elle ne sup­porte pas le tabac. Son mari est un défi­ni­tif ancien gros fumeur. Et Ghislaine est bien trop sage. Comme une pre­mière de la classe. Son mari vient la cher­cher, elle conduit pas. Et lui il est du genre impa­tient. Dès le bou­lot fini elle file.

L’interrogateur.- Elles pour­raient avoir des raisons ?

Le gar­dien.- Des rai­sons ? De détes­ter les jeunes ? L’état des classes. Les cou­loirs. Les mégots par terre les sale­tés et les murs des toi­lettes. Elles auraient des rai­sons de détes­ter les pro­fes­seurs. Comme l’administration. Et moi. Tout le monde.

Je dirai seule­ment tout, p.20–22

RENCONTRES
Samedi 12 avril – 10 h 30
Petit Angle
Samedi 12 avril – 17 h 30
Bibliothèque Centre-Ville
SIGNATURE
Dédi­caces des auteurs ven­dredi,
samedi ou dimanche
sous le cha­pi­teau du Jar­din de ville
BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE
De la ville, des vies, des amours
Alna, 2013
Votre regard
Alna, 2013
Je dirai seule­ment tout
Alna, 2012
Trop com­pli­qué pour toi,
in Le monde me tue
Espaces 34, 2007, collectif

3 comment on “Cédric Bonfils

  1. Oriane B

    Au sujet de : Je dirais seule­ment tout, Cédric Bonfils
    Un échange qui témoigne d’une vision sin­gu­lière de la société et des Hommes.
    D’une part, un inter­ro­ga­teur chargé de pré­ju­gés peu sou­cieux de l’humain, de l’autre un homme d’âge mûr accusé qui tente de racon­ter l’histoire de ce qui s’est passé.
    L’un parle, croit com­prendre et n’écoute que ce qu’il veut entendre, l’autre las d’être à l’écoute se pré­pare à tout dire, y com­pris ce qu’il ne com­prend pas. En une frac­tion de seconde tout bas­cule.
    Un dia­logue entre le clair et l’obscur qui met en exergue les limites du sys­tème.
    Comment aider ceux qui n’entrent pas dans les cases pro­po­sées par la société? Que faire de ceux qui ne veulent pas y entrer ? Que dire à ceux qui s’en échappent mal­gré eux ?
    C’est simple et dif­fi­cile à la fois. Simple, comme ouvrir une porte. Difficile, comme res­ter du bon côté.

  2. soult

    Cédric Bonfils est venu récem­ment échan­ger avec cer­tains de mes élèves. Sa bonne humeur, sa spon­ta­néité, son sens de l’échange ont séduit les jeunes venus le ren­con­trer pour dis­cu­ter autour de leur lec­ture de “Je dirai seule­ment tout”. La pièce, qui avait sus­cité beau­coup de ques­tions, a donc été “éclai­rée” par son auteur que nous remer­cions cha­leu­reu­se­ment. Sandrine S.

  3. viossat

    Il y avait comme un four­mille­ment dans l’auditoire du petit angle, ce samedi 12 avril 2014. Cette ren­contre avec Loïc Merle, Fabienne Brugère et Cédric Bonfils a fait souf­fler un vent de réflexion au sujet de l’individualité et de la construc­tion de cha­cun par et au sein de notre société. Loin d’être une dis­cus­sion lourde et ennuyeuse, les points de vus de ces roman­cier, phi­lo­sophe et dra­ma­turge ont levés un voile sur des véri­tés qui sous-tendent notre quo­ti­dien.
    Chacun reven­dique son indi­vi­dua­lité alors que, para­doxa­le­ment, nous vivons une expé­rience col­lec­tive à laquelle nul ne peut com­plè­te­ment échap­per. Enfermés, éti­que­tés, on nous donne une place pré­cise. Nous vivons chaque jour le poids d’un col­lec­tif qui se repré­sente l’individu comme un gagnant ou un per­dant, en omet­tant la pos­si­bi­lité de failles, de vul­né­ra­bi­li­tés sin­gu­lières, per­son­nelles qui, une fois expri­mées, rendent compte de l’humain au sens noble.
    Cette recon­nais­sance dans le res­pect de la vul­né­ra­bi­lité d’autrui per­met­trait de prendre soin les uns des autres, sans nous vic­ti­mi­ser, bien au contraire. Il s’agirait ici, de créer du lien social, réflé­chir à une autre manière de pen­ser la société, une société qui for­me­rait un tout col­lec­tif sans alté­rer la par­ti­cu­la­rité de l’individu. L’individu, plus res­pon­sa­bi­lisé, serait alors consi­déré comme un indi­vidu capable avec un pou­voir agir, selon les termes de Fabienne Brugère.
    La crise, elle est là au sein de l’individu-même. Dans notre façon d’envisager l’Autre. Etre seul à plu­sieurs, c’est ledrame de nom­breuses vies. Que faire des indi­vi­dus en marge ? Les regrou­per dans des quar­tiers dits dif­fi­ciles ? Pour qui sont-ils dif­fi­ciles au juste ? Pourtant, ces exclus génèrent des réseaux et une éner­gie insoup­çon­née pour sur­vivre et s’entre-aider. Et pour vivre mieux, il leur manque par­fois, autre chose que des papiers ou de la pro­tec­tion ; juste… un peu de recon­nais­sance.
    Etre véri­ta­ble­ment vu et reconnu par les autres per­met­trait peut-être de mieux exis­ter en se réa­li­san­tau sein du col­lec­tif. Mais alors, com­ment se faire com­prendre ? où com­men­cer ? Dans le brou­haha de la rue ? De la foule ? Sur les bancs de l’école ?

    C’est dans cette zone de regards croi­sés, intimes, flir­tant par­fois avec les idéaux poli­tiques, que ces auteurs ont pui­sés la force de leurs écrits ; un échange poi­gnant fort bien accueilli par un public varié et nom­breux.
    OB

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